Bottes, gants, masques. La fourniture d’EPI est-elle suffisante pour protéger les agents sanitaires ?

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WaterAid/ CS Sharada Prasad

La COVID-19 augmentant les risques de sécurité pour les travailleurs de l’assainissement, et à la lumière de certaines observations sur leur réticence à porter des équipements de protection individuelle (EPI), nous avons voulu savoir pourquoi les travailleurs des pays tropicaux ne portent pas toujours les EPI fournis, et comment résoudre ce problème. Prerana Somani et Andrés Hueso partagent ce que nous avons appris.

Sans les travailleurs de l’assainissement, les efforts pour atteindre l’objectif 6 du développement durable sur l’assainissement échoueraient - pourtant, les droits de ces travailleurs à la sécurité, la dignité, la santé et le bien-être ne sont pas prioritaires. Dans de nombreux pays, les travailleurs de l’assainissement, tels que les nettoyeurs d’égouts et les vidangeurs de fosses, travaillent dans des conditions qui mettent leur santé et leur vie en danger.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande que les travailleurs du secteur de l’assainissement soient protégés de manière adéquate. Cependant, dans de nombreux pays, les travailleurs du secteur de l’assainissement n’ont pas accès aux EPI - chose pourtant essentielle pour garantir leur santé et leur sécurité au travail. La COVID-19 a mis en lumière l’accès des travailleurs aux EPI comme l’un des éléments pouvant contribuer à leur sécurité - un élément qui n’est pas toujours apporté..

Toutefois, il a également été observé que, même lorsque les travailleurs ont accès à l’EPI, beaucoup ne le portent pas régulièrement. Cela peut être dû au fait que le type d’EPI est inconfortable à porter et à utiliser pour travailler, ou n’est pas adapté aux besoins des travailleurs des climats tropicaux et chauds. Faut-il aller au-delà de la distribution de plus d’EPI pour protéger notre personnel sanitaire ? Nous avons décidé d’en savoir plus.

Baljeet, ouvrier sanitaire, enfile des gants de sécurité pour se protéger lors de l’entretien des égouts à Delhi, en Inde.
Baljeet, ouvrier sanitaire, enfile des gants de sécurité pour se protéger lors de l’entretien des égouts à Delhi, en Inde.
WaterAid/ CS Sharada Prasad

Qu’est-ce qui démotive les agents sanitaires à utiliser régulièrement un EPI ?

Ramesh (nom modifié pour protéger son identité), un nettoyeur de canalisations originaire d’Inde, a partagé des expériences communes à de nombreux autres travailleurs de l’assainissement avec lesquels nous avons parlé et qui travaillent dans des endroits chauds et humides :

En raison de la nature de la pandémie de COVID-19, j’ai maintenant reçu un ensemble EPI de mon employeur. Cependant, je ne peux pas porter mes bottes et mon masque plus de dix minutes car je commence à transpirer dedans.

Je n’aime pas porter de gants et de masque pendant le travail car cela me ralentit. Je dois finir mon travail à l’heure car je dois beaucoup marcher en raison du manque de transports publics durant le confinement. Je porte un masque, lorsque je ne travaille pas, pour me protéger du coronavirus. Je porte également tous les EPI lorsqu’un superviseur vient contrôler mon travail.

Pour approfondir et identifier les facteurs qui entraînent une mauvaise utilisation des EPI par les agents sanitaires dans les pays tropicaux, nous avons mené des discussions avec des experts de pays tels que la Tanzanie, l’Afrique du Sud, l’Inde, Madagascar, le Sénégal et le Burkina Faso. Les principales conclusions, présentées en détail dans ce rapport sont :

  1. L’une des plaintes les plus fréquentes des travailleurs de ces environnements chauds et humides est que l’EPI fourni n’assure qu’une très faible ventilation. Comme Ramesh, les travailleurs suffoquent et sont en sueur lorsqu’ils l’utilise pour travailler, ce qui les épuise plus rapidement qu’en temps normal.
  2. La conception des équipements de protection est souvent inappropriée. Par exemple, si un agent sanitaire travaille sur un sol humide, entouré d’eau et de boue, les bottes fournies doivent avoir des caractéristiques antidérapantes. Il s’est avéré que les bottes n’avaient souvent pas de semelles antidérapantes, ce qui augmente le risque de chute du travailleur. La mauvaise adhérence des gants entraverait également les performances des travailleurs sanitaires.
  3. Le niveau limité de dextérité que l’EPI permet d’atteindre pour diverses tâches démotive les travailleurs qui ne l’utilisent donc pas régulièrement. De plus, les lunettes portées avec les masques s’embuent, perturbant la vision des travailleurs.
  4. L’ajustement de la plupart des EPI ne convient pas à de nombreux travailleurs. La plupart sont disponibles en quelques tailles standard et avec peu de caractéristiques ajustables, ce qui ne permet pas de l’adapter à la morphologie de l’individu. Cela est particulièrement vrai pour les femmes travaillant dans le secteur de l’assainissement, car les EPI sont généralement produits en partant du principe que le secteur de l’assainissement est dominé par les hommes.

Le contexte général

Les experts que nous avons interrogés partagent tous un point de vue similaire : les organismes municipaux locaux et les employeurs privés ne comprennent pas bien les problèmes spécifiques auxquels les travailleurs du secteur de l’assainissement sont confrontés lorsqu’ils utilisent un EPI, raison pour laquelle on n’accorde pas l’attention nécessaire à l’amélioration de cet équipement pourr les travailleurs. Ils ont notamment cité :

  • Un manque de sensibilisation des parties prenantes, y compris les travailleurs sanitaires, à l’importance de l’utilisation de l’EPI sur le lieu de travail
  • L’achat en gros d’EPI pose des problèmes d’ajustement et de taille
  • Un retard dans la fourniture d’EPI et un taux de renouvellement très faible entraînant un mauvais développement des habitudes de port et de travail avec les EPI
  • Le manque d’installations de nettoyage et de stockage, qui entraîne une charge de travail supplémentaire pour le transport des EPI entre les postes de travail et leur nettoyage (dans les 2 sens) après chaque journée de travail
  • Le manque de formation sur la manière d’enfiler, d’enlever et d’entretenir les EPI, ce qui entraîne une perte d’intégrité et de fonction des EPI après de nombreuses utilisations
Des travailleurs sanitaires utilisant un tuyau de 40 mètres de long connecté à un camion mécanisé pour entretenir les égouts dans les rues de Delhi, en Inde.
Les travailleurs sanitaires utilisent un tuyau d’arrosage de 40 mètres relié à un camion mécanisé pour entretenir les égouts dans les rues de Delhi, en Inde. 2019
WaterAid/ CS Sharada Prasad

Garantir la fourniture d’EPI confortables pour la sécurité des travailleurs sanitaires

Nous suggérons dans le rapport des considérations de conception qui devraient assurer la facilité d’exécution des tâches, et des considérations matérielles qui assurent l’efficacité de EPI pour protéger le travailleur contre les déversements tout en maintenant le confort sous les climats tropicaux.

La fourniture d’EPI confortables n’est qu’une petite pièce du puzzle qui consiste à résoudre les mauvaises conditions des travailleurs du secteur de l’assainissement. La société ne leur accorde pas la reconnaissance qui leur est due, ce qui conduit à la marginalisation et à la discrimination. En outre, les décideurs politiques n’accordent pas la priorité à l’amélioration de leurs conditions de travail, et les employeurs se montrent apathiques. Des efforts à long terme et des changements profonds sont nécessaires pour résoudre ces problèmes.

Parallèlement, la résolution des problèmes liés aux EPI peut offrir quelques gains rapides et devenir un point d’entrée pour un changement plus large. L’EPI est désormais, en partie à cause de la pandémie de COVID-19, bien reconnu comme la dernière ligne de protection pour les travailleurs de l’assainissement. Pour réduire les risques encourus par les travailleurs sanitaires grâce à des équipements de protection optimaux et adéquats, les parties prenantes peuvent travailler ensemble sur les points suivants :

  • Les gouvernements des pays touchés doivent élaborer et renforcer la législation et les spécifications concernant la fourniture aux travailleurs du secteur de l’assainissement d’EPI confortables et efficaces.
  • Les universités, les experts en sécurité, les organisations WASH (eau, assainissement et hygiène), le secteur privé et les groupes de travailleurs devraient se réunir pour mener des recherches et plaidoyer pour l’innovation, qui est essentielle pour garantir une conception, une barrière de protection et une ventilation des EPI centrées sur l’utilisation humaine.
  • Les gouvernements nationaux et locaux doivent financer la fourniture d’EPI adéquats aux travailleurs du secteur de l’assainissement, ainsi qu une formation, des vestiaires et des installations de lavage. La réforme des systèmes d'approvisionnement sera nécessaire pour assurer une fourniture régulière et opportune.

La pandémie de COVID-19 pose des risques sans précédent, mais offre également une occasion unique de réduire les risques auxquels les travailleurs de l'assainissement sont confrontés dans leur environnement de travail et de prévenir les décès. La réalisation de cette opportunité exige une attention et une action immédiates de la part de toutes les parties prenantes.

Prerana Somani est directrice de programme au Centre de gestion urbaine et ancienne volontaire de WaterAid. Andrés Hueso est analyste principal des politiques - Assainissement à WaterAid. Suivez le sur Twitter sous @andreshuesoWA