Le pouvoir du toucher et la cruauté persistante d'Ebola

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WaterAid/ Monique Jaques - A nurse uses full protective equipment when taking blood from a patient at Kenema hospital.

L'épidémie d'Ebola ne sera bientôt qu'un lointain souvenir, mais ses conséquences se feront ressentir pendant de nombreuses années encore. Margaret Batty, directrice des politiques et campagnes mondiales chez WaterAid, décrit son expérience dans les pays d'Afrique de l'Ouest marqués par ce virus et revient sur certains des titres qui n'ont pas fait la une des journaux.

Savez-vous quelle est la température de votre corps ? La mienne est de 36,2 °C, avec de légères fluctuations. 

Je le sais, pas parce que je suis hypocondriaque, mais parce qu'elle a été prise un nombre incalculable de fois chaque jour au cours de mon récent séjour au Liberia et en Sierra Leone : aux barrages routiers de l'armée tous les quelques kilomètres, à l'entrée de chaque bureau ou hôtel, et à chaque étape de l'enregistrement pour mon vol, y compris pour le trajet en hors-bord un peu impressionnant jusqu'à l'aéroport de Freetown, situé au bord de l'eau. 

Le chiffre que tout le monde redoute est 37,5 °C, car cela indique de la fièvre, l'un des symptômes du virus Ebola. 

Le lavage fréquent des mains est devenu une seconde nature, les mains sont frottées à vif avec un désinfectant granuleux après chaque contact humain. Les messages « Ne touchez à rien. Limitez les contacts. » sont partout. Les gens reculent involontairement devant les poignées de main. Le stress insidieux s'installe jour après jour sous la surveillance et la réduction de la liberté individuelle dans l'intérêt de la santé mondiale. Imaginez que ce soit votre quotidien depuis près de deux ans. 

Une barrière physique

Alors que je retournais en voiture à l'aéroport de Monrovia à la fin de ma visite, qui avait suscité des émotions inconfortables et brutes – empathie, peur, stigmatisation, impuissance, compassion, colère – ma collègue libérienne de WaterAid, Oretha, m'a raconté très simplement un incident survenu l'été dernier, lorsqu'elle a eu de la fièvre et qu'elle était terrifiée à l'idée que cela puisse se transformer en Ebola. 

Par précaution, elle a dû dire à son fils de neuf ans qu'il ne pouvait ni l'approcher ni la toucher. Il était déjà enfermé à la maison depuis des mois, car les mesures de fermeture des écoles et de couvre-feu étaient en vigueur pour tenter de freiner la propagation de l'épidémie mortelle. Dans son moment d'angoisse et de terreur, sa mère n'a pas pu le consoler d'un câlin ou d'une caresse. Imaginez le tourment de la mère et du fils. Les mots ne suffisent effectivement pas à remplacer la puissance du toucher. 

Le Liberia en régression

Le monde a repris son cours, et Ebola ne fera peut-être plus les gros titres de nos journaux. La Sierra Leone a vu sa dernière quarantaine Ebola levée le 7 novembre. Le Liberia a déjà été déclaré exempt de transmission du virus Ebola à deux reprises, avant de régresser à nouveau.

Le 23 novembre 2015, Nathan Groote, 15 ans, est décédé dans un service d'isolement Ebola à Monrovia, une tragédie familiale de plus à supporter, et un véritable coup dur pour le pays. Le frère cadet et le père de Nathan, dont on craignait également qu'ils soient infectés, sont sortis du centre de traitement Ebola le 3 décembre avec un bilan de santé positif. 

Le Liberia entre maintenant à nouveau dans sa période de quarantaine de 42 jours. Que ceux qui nous écoutent prient avec nous pour que Nathan, la 11 315e victime connue d'Ebola, soit la dernière du pays. 

Les effets à long terme de cette épidémie ne sont pas encore bien connus. Plus de 17 000 survivants d'Ebola sont confrontés à un nouveau danger : la stigmatisation et la discrimination. Ils sont évités au travail, à l'école et au sein de leur communauté, de peur qu'ils soient encore contagieux. D'autres ont trop peur de recourir aux services de santé, craignant d'attraper d'une manière ou d'une autre le redoutable virus. Les mythes et les rumeurs prennent facilement de l'ampleur dans une atmosphère aussi fébrile.

Morts collatérales

Un autre titre que vous avez peut-être manqué est que d'innombrables personnes sont mortes lors du pic de l'épidémie, non pas d'Ebola mais d'états traitables telles que la diarrhée, le paludisme, les complications à l'accouchement et les accidents de la route. Les patients avaient trop peur de présenter des symptômes d'Ebola, comme la diarrhée, au cas où ils seraient mis en quarantaine. S'ils n'avaient pas contracté le virus Ebola avant la quarantaine, les risques de le contracter dans un service sans contrôle rigoureux des infections, ni même d'eau courante ou de toilettes en état de marche, étaient élevés. De plus, les capacités des travailleurs de la santé ont été fortement réduites, ce qui a également réduit la qualité des soins.

Un rapport de WaterAid-VSO a montré que la mortalité maternelle avait augmenté de 30 % pendant l'épidémie, car les femmes évitaient activement les centres de santé de peur de contracter Ebola, et accouchaient à domicile sans eau potable, sans bonnes conditions d'hygiène ou sans sage-femme qualifiée, entraînant des résultats souvent tragiques. 

Les systèmes de santé étaient déjà faibles au départ et Ebola les a poussés au-delà du point de rupture. Avant l'épidémie Ebola en Sierra Leone, chaque femme avait une chance sur 21 de perdre son bébé dans les jours suivant l'accouchement à cause d'une septicémie, tandis qu'au Liberia, seuls 50 médecins se trouvaient au service d'une population de 4 millions de personnes. Comme l'a déclaré la présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf : « nous étions profondément mal équipés et mal préparés pour Ebola ».

Régression et reprise

Le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée connaissent un développement à rebours. Ces pays, qui comptaient déjà parmi les plus pauvres du monde (83 % des Libériens vivent avec moins de 1,25 dollar par jour), ont déjà subi les amères conséquences des violents conflits et, ces derniers mois, des fortes pluies dévastatrices qui ont emporté les routes. L'épidémie d'Ebola a fait reculer des années d'avancées socio-économiques durement acquises. Ces peuples et ces nations sont traumatisés. La puissance du toucher s'applique également aux relations entre les pays : l'expression « tendre la main » a en effet une signification profonde. 

La phase de reprise nécessite un soutien international, intense et durable, sous la forme d'un renforcement des systèmes de santé, d'un soutien pour les services de base et essentiels, notamment l'eau, l'assainissement et l'hygiène, d'une expertise de soutien psychologique, d'une ouverture du commerce et des investissements, et bien plus encore. 

Les arguments en faveur des investissements dans l'hygiène et l'assainissement sont on ne peut plus clairs : ils ont joué un rôle essentiel dans l'endiguement de l'épidémie Ebola et dans la reprise. Comment le Liberia peut-il envisager de faire preuve de résilience face à une nouvelle épidémie alors que moins de 2 % de sa population dispose à son domicile d'une installation pour le lavage des mains et que moins de la moitié de ces personnes disposent d'eau et de savon ? 

La réaction internationale face à l'épidémie a montré des faiblesses, en particulier en matière de leadership institutionnel, de solidarité et de défaillance des systèmes. 

Les « enseignements tirés » sont évoqués avec une facilité et une désinvolture dangereuses. L'un des principaux enseignements tirés (à nouveau) est que le rôle des communautés locales et des dirigeants locaux est la première interface critique pour l'endiguement des épidémies, ce qui soulève la question suivante : pourquoi cet aspect a-t-il été négligé ? Le concept de « sécurité sanitaire » collective a également été remis au goût du jour, de même que des questions délicates sur l'éthique de la sécurité sanitaire individuelle : quelle sécurité est la plus importante, celle des Africains de l'Ouest, celle des Européens, la mienne, la vôtre, celle de Nathan ?

À l'entrée de l'hôpital de Kenema, la région de Sierra Leone la plus touchée par Ebola, j'ai remarqué une petite plaque commémorative. J'ai d'abord pensé qu'elle était ici en mémoire des patients de l'hôpital décédés d'Ebola. Mais en regardant de plus près les petites lettres ciselées, j'ai vu qu'on pouvait lire « médecin, sage-femme, aide-soignant ». Le mémorial rend hommage aux 37 membres du personnel ayant succombé à Ebola dans cet hôpital de district, parmi les plus de 500 travailleurs de la santé ayant succombé à Ebola en Afrique de l'Ouest. Nous devons à ces personnes d'arrêter de parler et de commencer à agir. 

La catastrophe humaine de l'épidémie Ebola, qui a débuté la veille de Noël 2013, lorsque Emile, un garçon de 2 ans dans un village reculé de Guinée, a été le premier cas identifié, a choqué la conscience du monde… et pour un certain temps. La santé est une facette essentielle de la sécurité humaine et nationale et, comme l'a dit Amartya Sen il y a plus de dix ans, elle est centrée sur les personnes. Les frontières, l'argent et les relations internationales importent peu. Ebola a prouvé à quel point la population mondiale est interconnectée. Notre niveau de sécurité se retrouve alors au même niveau que l'État le plus fragile, et nous méritons tous également une sécurité sanitaire, étayée par un accès à l'eau potable, à l'assainissement et à l'hygiène. Cela inclut toutes nos familles : la vôtre, la mienne, celle d'Emile et celle de Nathan.

Retrouvez Margaret Batty sur Twitter : @MargaretBatty