Pourquoi les gens peuvent-ils avoir accès aux téléphones portables, et non à l'eau potable

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11 October 2016

Vincent Casey, conseiller principal WASH chez WaterAid, examine la façon dont la comparaison de deux services complètement différents peut fournir de nouveaux points de vue et enseignements pour que tout le monde, partout, puisse avoir accès à de l'eau salubre.

Lors d'une conférence donnée à Londres récemment, j'ai de nouveau entendu une question qui m'a été posée à d'innombrables reprises : « Si les gens peuvent avoir accès aux téléphones portables, pourquoi ne peuvent-ils pas avoir accès à l'eau potable ? »

A rural village in Zambia with a mobile base station in the background
WaterAid/Vincent Casey
Un village rural en Zambie avec une station de base mobile en arrière-plan.

Selon cette enquête de janvier 2016 d'Afrobaromètre menée dans 35 pays africains, 93 % des personnes interrogées ont déclaré qu'il existait un service de téléphonie mobile dans leur région contre seulement 63 % déclarant qu'ils étaient en mesure d'avoir accès à l'eau courante. Cela ne signifie pas que tous les participants à l'enquête bénéficiaient d'un téléphone portable ou de services d'eau, ni que les résultats de l'enquête sont représentatifs de l'accès dans les pays africains les plus pauvres. L'enquête reconnaît que les totaux d'accès réels sont probablement beaucoup plus faibles.

Dans un de ses rapports, Pew Global constate que les téléphones portables sont aussi courants en Afrique du Sud et au Nigéria qu'aux États-Unis. Ce n'est pas le cas ailleurs, comme dans les zones rurales de la Zambie ou de l'Ouganda, mais de plus en plus de personnes des communautés rurales ont accès à un téléphone portable, et la couverture des services ne cesse de s'améliorer. Les services de données mobiles à haut débit en 3G sont disponibles dans de nombreux endroits reculés où les routes ne sont même pas goudronnées.

Parallèlement, l'accès à l'eau courante reste faible, le Programme commun de surveillance (JMP) indiquant que seulement 16 % des Africains sont raccordées au réseau d'eau courante. De plus, l'eau courante n'est pas nécessairement synonyme d'eau potable, celle-ci pouvant parfois être plus contaminée que l'eau des pompes manuelles. Enfin, il n'est pas forcément nécessaire d'avoir accès à l'eau courante pour disposer d'eau salubre, mais l'eau courante est certainement un moyen d'acheminer de l'eau salubre dans les foyers, si elle est bien gérée.

Qu'est-ce qui pourrait donc être à l'origine des grave disparités dans l'accès aux services qui ne cesse de susciter la question du téléphone mobile et de l'eau ? Pourquoi l'augmentation de l'accès à l'eau courante ne suit-elle pas le rythme de l'augmentation apparemment exponentielle de l'accès au téléphone mobile ?

La question de la fourniture de services par le secteur public ou privé est parfois invoquée comme raison. Les services mobiles sont fournis et gérés à 100 % par des entreprises privées, tandis que les services d'eau en milieu rural sont fournis et parfois gérés par plusieurs collectivités locales, services publics ou privés, prestataires privés, petits opérateurs privés et organismes d'aide et d'utilisateurs de services. Le succès du mobile est-il vraiment dû au fait qu'il est géré à 100 % par des entreprises privées ? Cela impliquerait que des pays comme la Zambie disposent d'un marché de l'eau rural lucratif, auquel les fournisseurs privés de services d'eau courante pourraient accéder grâce à des tarifs abordables et à un modèle de recouvrement intégral des coûts. Est-ce le cas ?

Les organismes d'aide étouffent-ils les investissements du secteur privé dans les marchés ruraux de l'eau en soutenant la fourniture de services de base ? Les acteurs du secteur privé sont-ils dissuadés d'investir dans les services d'eau en milieu rural parce que le droit humain à l'eau est considéré, à tort, comme une indication selon laquelle les populations ne devraient pas payer pour l'eau ? Ou existe-t-il des raisons plus pratiques pour lesquelles les fournisseurs de services mobiles ont pu atteindre des personnes là où l'approvisionnement en eau courante n'y est pas parvenu ? Il semble que oui.

Les communications sont plus faciles à acheminer que l'eau...

Je pense que l'une des principales explications de cette situation réside dans la différence physique fondamentale entre l'eau et les communications. Un mètre cube d'eau pèse une tonne, tandis qu'un mètre cube de rayonnement électromagnétique traversant l'air, comme le signal d'un téléphone portable, ne pèse rien. Il est évidemment plus difficile d'acheminer quelque chose qui pèse une tonne que quelque chose qui ne pèse rien.

Contrairement au cas du signal mobile, qu'un émetteur peut générer n'importe où, il est impossible de produire de l'eau à partir de zéro. Les populations vivant bien souvent dans des lieux dépourvus d'eau, celle-ci doit être acheminée jusqu'à eux. La distribution nécessite des pompes, de l'énergie, des canalisations et des solutions de stockage, de traitement et de gestion des fuites. Les ménages ruraux peuvent être très éloignés les uns des autres, ce qui nécessite des quantités d'énergie et des infrastructures considérables. Raccorder tous les ménages ruraux isolés aux grands réseaux de canalisations n'a jamais été chose aisée, même dans les régions considérées comme disposant d'une bonne couverture en la matière, comme l'Europe occidentale. Il serait infiniment plus difficile de raccorder les ménages vivant dans des régions peu peuplées, comme la Province méridionale de la Zambie.

Why can people get access to mobile phones, and not safe water – towers
WaterAid/Vincent Casey
Une station de base (à gauche) peut desservir des milliers de personnes dans un rayon de 32 km. Un château d’eau (à droite) dessert une quarantaine de personnes dans un petit hôtel.

Acheminer la 3G ne nécessite pas de tuyaux

Toute personne se trouvant dans un rayon de 32 km d'une station de base de téléphonie mobile peut accéder aux services mobiles avec rien de plus qu'un téléphone. Les stations de base émettent et reçoivent des signaux sans fil et les antennes sont interconnectées par des liaisons micro-ondes. Les liaisons par micro-ondes de haute qualité sont onéreuses, mais moins que la pose de milliers de kilomètres de câbles de fibre optique, autrement nécessaire pour l'élaboration d'un réseau national de données.

La couverture mobile peut être gérée de manière centralisée

La gestion et la maintenance des services mobiles sont fortement centralisées autour des stations de base et des échanges de données au niveau national. Une structure de gestion et de maintenance hautement centralisée, associée à un produit qui peut être transmis dans toutes les directions à partir d'un point central, permet aux opérateurs de téléphonie mobile d'atteindre les utilisateurs sur de vastes zones et de transmettre leurs appels à l'échelle nationale ou internationale en quelques secondes.

Les nécessités physiques liées à la fourniture d'eau obligent les fournisseurs à adopter une méthode de fourniture de services plus décentralisée que celle des fournisseurs mobiles. Cela entraîne d'importantes contraintes en termes de capacités humaines et financières, qui pèsent lourdement sur les niveaux de service.

Le fournisseur de services exerce un contrôle total sur l'accès aux services de téléphonie mobile

Les utilisateurs de téléphones portables ne fabriquent généralement pas leurs propres appareils ou ne mettent pas en place leurs propres réseaux de téléphonie mobile. Le contrôle des services se trouve entre les mains du fournisseur de téléphonie mobile, qui peut être sûr de ne pas perdre sa part de marché au cas où les bénéficiaires décideraient de se tourner vers leurs propres options de services mobiles de fortune. Dans le cas de l'eau, les bénéficiaires ont la possibilité de creuser leurs propres puits ou de recueillir l'eau des rivières et des lacs. Lorsque l'approvisionnement en eau courante est trop onéreux, mais que l'eau des pompes manuelles et des puits est gratuite, les populations optent généralement pour cette dernière solution, ce qui rend le recouvrement des recettes plus difficile pour les opérateurs de réseaux d'eau courante. Il n'y a rien de mal à ce que les utilisateurs développent leurs propres options d'approvisionnement en eau potable. Il faudrait en réalité encourager cette pratique, car elle peut parfois constituer un moyen plus réaliste de fournir aux personnes un service sûr.

A tap stand in rural Zambia
WaterAid/Vincent Casey
Un robinet sur pied dans la campagne zambienne.

Gestion d'actifs et potentiel de concurrence accru

Au début de leur activité, les opérateurs de téléphonie mobile ont tous construit leurs propres stations de base. Certains disposaient d'une couverture dans certaines zones, d'autres non. Aujourd'hui, ils mettent de plus en plus leurs actifs en commun en vendant des stations de base à des sociétés tierces qui en assument la gestion. Ces sociétés louent de l'espace sur les stations de base à différents réseaux, ce qui permet d'étendre la couverture. Cela stimule la concurrence entre les fournisseurs et fait donc baisser les prix pour les utilisateurs.

Des possibilités d'investissement attrayantes

Les marchés mobiles constituent un environnement relativement nouveau, qui offre des possibilités d'investissement intéressantes aux gestionnaires de fonds. Le secteur de la téléphonie mobile a attiré suffisamment de capitaux étrangers pour permettre la mise en place de l'infrastructure nécessaire à une couverture étendue. Les fonds ont été acheminés par les entreprises de téléphonie mobile elles-mêmes, ce qui a réduit les potentiels détournements.

Le secteur de l'approvisionnement en eau dans les zones rurales, lui, ne date pas d'hier, et n'a pas non plus attiré les investissements.

Mais les fournisseurs de téléphonie mobile sont également confrontés à des difficultés

Cela ne veut pas dire qu'il est facile de déployer une couverture de réseau mobile. Comme le démontre ce rapport de la Société financière internationale, l'exploitation d'une station de base n'est pas bon marché : les faibles taux d'électrification rurale et les fréquentes coupures de courant font que de nombreuses antennes doivent être exploitées hors réseau, à l'aide de générateurs diesel fonctionnant 24 heures sur 24, ce qui génère un coût élevé et a des répercussions considérables sur l'environnement. Les coûts d'entretien sont également importants et les infrastructures subissent le vandalisme et les vols, ce qui n'allège en rien la facture.

Le mauvais état des routes entraîne des coûts de transport élevés, et l'environnement politique et réglementaire de nombreux pays est incertain.

Malgré les gros titres annonçant des taux élevés d'accès à la téléphonie mobile en Afrique, les opérateurs sont aux prises avec d'importants problèmes de logistique et de pénétration du marché. Pourtant, ils vont de l'avant et réalisent de grands progrès.

Malgré les différences entre les services mobiles et les services d'approvisionnement en eau, le secteur de l'eau, qui comprend les pouvoirs publics, des donateurs, des ONG et des opérateurs des secteurs privé et public impliqués dans l'approvisionnement en eau, a beaucoup à apprendre de la façon dont les opérateurs mobiles fournissent leurs services en Afrique. Une grande attention est accordée à la gestion, à la maintenance et au niveau des services, à la gestion des actifs et à l'assistance à la clientèle.

Un secteur non favorable aux affaires

Aucun opérateur de téléphonie mobile ne construirait une station de base et ne la confierait à une communauté rurale isolée pour en assurer la gestion sans un mécanisme assez sophistiqué de soutien continu des services. Aucun opérateur de téléphonie mobile ne fournirait des téléphones à ses clients et ne leur demanderait combien ils aimeraient payer pour leurs appels. Aucun opérateur de téléphonie mobile ne proposerait un service continuellement mauvais assorti de fréquentes périodes d'interruption. Il perdrait très rapidement ses revenus. Aucun opérateur de téléphonie mobile ne continuerait à mettre en œuvre un modèle de fourniture de services qui échoue constamment sans y apporter aucune modification. Aucun opérateur de téléphonie mobile n'ignorerait les commentaires des utilisateurs sur la manière dont les services pourraient être améliorés, à moins qu'il ne veuille devenir inutile et obsolète.

Ces pratiques sont toutes assez courantes dans le secteur de l'eau en milieu rural, et doivent de toute urgence devenir le point de mire des personnes impliquées dans la fourniture de services, en plus du déploiement de l'accès à l'eau des communautés non desservies.

Modèles de réussite potentiels

Il existe des modèles très prometteurs en matière de fourniture d'eau courante en milieu rural, assortis de niveaux de service plus élevés.

Les opérateurs privés exploitant des services d'acheminement de l'eau dans les zones rurales ont du mal à accéder au crédit pour les gros travaux d'entretien, la gestion financière, l'achat de pièces de rechange de haute qualité et l'accès à la formation. En Ouganda, les associations régionales d'opérateurs, connues sous le nom d'associations faîtières, ont contribué à améliorer les niveaux de service. Ces associations aident à la formation, à l'achat de pièces détachées, aux prêts et à la gestion financière. Elles renforcent la communication entre les pouvoirs publics, les fournisseurs de services et les utilisateurs afin de garantir la résolution des problèmes de service en cours.

Les associations faîtières se concentrent sur les centres de croissance ruraux (de 800 à 12 000 habitants) et les petites villes, mais avec davantage de soutien, elles pourraient viser les zones encore moins peuplées. Comme les contributions des membres ne couvrent pas la totalité des coûts nécessaires, ce service doit être subventionné comme il l'est souvent dans les pays développés. Les populations ont besoin de services maintenant, et dans les endroits où l'économie monétaire est limitée, la perspective d'un recouvrement des coûts à 100 % semble actuellement une idée abstraite. Les subventions accordées aux associations de soutien n'empêchent pas les opérateurs privés d'entrer sur le marché de l'eau en milieu rural : elles créent en fait un environnement favorable à cela. WaterAid a mis en place un modèle similaire à celui des associations de soutien au Timor oriental. Des contributions de nos collègues dans ce pays sont attendues prochainement.

Tous les acteurs du secteur de l'approvisionnement en eau en milieu rural devraient être très attentifs à ces modèles et faire pression pour obtenir des niveaux de service plus élevés. Si l'on ne prête pas attention à la gestion et au niveau des services, à la gestion des actifs et à l'assistance à la clientèle, et si l'on ne s'efforce pas d'encourager l'auto-approvisionnement dans la mesure du possible, le taux de couverture de l'approvisionnement en eau continuera d'être bien en-deçà de celui des services mobiles.