Statistiques zombies : pour progresser, nous devons les tuer pour de bon

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WaterAid/Ernest Randriarimalala

Les « zombie statistics », des statistiques qui perdurent peu importe le nombre de fois où elles sont réfutées ou remises en question, sont présentes dans chaque secteur.

Les statistiques sont un outil de plaidoyer puissant et un moyen de communiquer avec les décideurs politiques et leurs soutiens pour leur faire comprendre l’ampleur d’un problème, mais uniquement si elles sont correctes. L’utilisation de statistiques qui ne peuvent être corroborées nuit à la crédibilité d’une organisation. 

Dans le secteur WASH, nous devons remettre en question et valider chaque donnée que nous utilisons. S’il n’est pas possible de remonter à la source et à la méthodologie d’une statistique, elle ne doit pas être utilisée. Si la statistique n’a pas changé en dix ans, elle ne doit pas être utilisée.

Chez WaterAid et WASHwatch, nous nous sommes engagés à n’utiliser que des statistiques pertinentes et vérifiables, ainsi qu’une méthodologie solide. D’énormes lacunes existent dans le secteur WASH et il faut les combler. Par conséquent, mieux vaut privilégier les données réelles et fiables aux « zombie statistics ».

En cette Journée mondiale de l’eau, nous sommes remontés à la source de l’une des plus anciennes « zombie statistics » du secteur WASH...

« La moitié des lits d’hôpitaux dans le monde sont occupés par des personnes souffrant de maladies liées à l’eau. »

Cette information percutante présente une image de l’impact que peut avoir le manque d’accès aux services WASH. Mais est-ce vrai ? D’où provient cette info ?

Si vous recherchez sur Internet des statistiques sur l’eau et l’assainissement, celle-ci apparaît souvent. Elle est rarement référencée, et si c’est le cas, elle est simplement associée au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD-UNDP) ou au Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE-UNEP), sans date ni rapport spécifique mentionné.

Vérification des informations

Lorsqu’elle est correctement référencée, cette statistique peut être rattachée à un rapport du PNUE/UN HABITAT de 2010 : « L’eau malade : Le rôle central de la gestion des eaux usées dans le développement durable ». Le rapport commence par une déclaration commune des directeurs exécutifs des deux organisations, selon laquelle « plus de la moitié des lits d’hôpitaux du monde sont occupés par des personnes souffrant de maladies liées à l’eau contaminée ». Cette phrase est utilisée à nouveau à la page 40 du rapport en référence à un rapport du PNUD sur le développement humain de 2006, « Au-delà de la pénurie : pouvoir, pauvreté et crise mondiale de l’eau ».

Le rapport indique que « À tout moment, près de la moitié des habitants du monde en développement souffrent d’une ou plusieurs des principales maladies associées à un approvisionnement en eau et à un assainissement inadéquats, telles que la diarrhée, la dracunculose, le trachome et la schistosomiase (figure 1.5). Ces maladies remplissent la moitié des lits d’hôpitaux dans les pays en développement. »

Ainsi, d’un rapport à l’autre, cette information est passée de « tous les lits d’hôpitaux dans le monde » à « les lits d’hôpitaux dans les pays en développement » et de « maladies liées à l’eau » à « une ou plusieurs des principales maladies liées à un approvisionnement en eau et à un assainissement inadéquats ».

Dans le rapport du PNUD, il est fait référence à la figure 1.5 (ci-dessous). Ce chiffre montre que la diarrhée était la deuxième cause de mortalité infantile en 2004.

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Ce chiffre n’est lié à aucune autre maladie WASH mentionnée dans le texte ou n’indique pas dans quels pays en développement les malades sont apparues. Ces statistiques proviennent d’un rapport de l’OMS de 2005 « Make every mother and child count » qui étudie la mortalité des enfants de moins de cinq ans.

Les statistiques relatives aux décès des moins de cinq ans proviennent d’un article du Lancet produit par le groupe de référence pour l’épidémiologie de la santé de l’enfant de l’OMS en 2005, « Estimations de l’OMS sur les causes de décès chez les enfants  », qui comprend des données recueillies entre 2000 et 2003. À ce stade, les données concernées sont totalement différentes de la phrase que nous avons citée plus haut.

Plus on s’éloigne de la citation originale, plus l’information qu’elle contient est déformée.

Pour vérifier si cette statistique est utilisable, nous devons nous poser les questions suivantes : Les statistiques de 2000-2003 sont-elles encore applicables aujourd’hui ? Pouvons-nous distinguer les personnes qui souffrent de ces maladies en raison du manque d’accès à l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène et celles qui en souffrent pour d’autres raisons ? Pouvons-nous comparer les décès d’enfants à ceux d’adultes ? Pouvons-nous associer les décès à des maladies ? Pouvons-nous affirmer que ces maladies impliquent un séjour à l’hôpital ? Des recherches ont-elles jamais été menées pour valider l’affirmation selon laquelle « la moitié des lits d’hôpitaux dans le monde sont occupés par des personnes souffrant de maladies liées à l’eau » ? Cette recherche a-t-elle été arrêtée en cours de route ? S’agit-il d’un cas de mauvaise communication ?

La crise WASH

884 millions de personnes dans le monde n’ont pas accès à de l’eau propre près de chez elles. 2,4 milliards de personnes n’ont pas accès à des toilettes décentes. 289 000 enfants de moins de cinq ans meurent de diarrhées causées par un manque d’accès à l’eau potable.

Nous n’avons pas besoin d’utiliser des statistiques obsolètes, exagérées ou non fondées. Les vraies données sont déjà suffisamment terribles.

Nous avons encore un long chemin à parcourir pour réaliser les objectifs de développement durable et permettre à chacun, partout, d’avoir accès à des services WASH décents. Nous n’y parviendrons que si nous sommes honnêtes et précis quant à nos progrès.

Amy Keegan est chargée de mission pour le suivi et la redevabilité chez WaterAid. Son pseudo Twitter est @amy_keegan

Cet article a été publié initialement sur WASHWatch